"Le peuple sot fait lui-même les mensonges, Pour puis après les croire" La Boétie S’il y a bien un ennemi de la démocratie, qui lui cause un tort que l’on subit d’autant plus qu’on ne le perçoit pas toujours, c’est l’argument de Nature. Celui-ci ressort régulièrement, à propos des sujets les plus divers (j’y reviendrai à propos de la Turquie), et prétend faire autorité. Or, précisément, le débat démocratique, c’est celui dans lequel il n’y a pas d’argument d’autorité autre que la volonté des hommes. Paradoxe observable partout dans l’histoire de la civilisation, que La Boétie attaque avec clairvoyance dans son Discours de la servitude volontaire, la volonté des hommes les conduit à se plier à la volonté d’un seul, quel qu’il soit, tyran, dieu, ou nature… L’ami de Montaigne s’étonne et s’exaspère devant l’absurdité d’un tel renoncement volontaire à la liberté, absolument pas justifié par une position de faiblesse : comment tout un peuple peut-il se sentir menacé par un seul homme ? N’est-il pas au pouvoir que par l’effet de cette crainte irrationnelle qui tient en respect des millions de sujets mieux que ne le pourraient les armes ? Devant cette incompréhensible démission, La Boétie s’évertue à dénoncer une « soif de servir » indigne de l’esprit humain. Son analyse, dans laquelle perce la rage impuissante du penseur devant cet état de fait, met en lumière plusieurs explications psychologiques, parmi lesquelles une troublante confusion entre nature et coutume. C’est ici toute la théorie des mythes qu’on retrouve chez Barthes : une invention de l’esprit humain, pour arbitraire ou aberrante qu’elle soit, si elle parvient à se maintenir suffisamment longtemps et à s’ancrer dans la coutume, finit par se faire passer pour naturelle. Et, par une incompréhensible lâcheté de l’esprit humain, on n’ose pas assumer que l’homme et la civilisation ont depuis longtemps coupé le cordon ombilical avec Mère Nature ; il suffit de prononcer ce mot pour […]
C'est une tradition de l'actualité d'été: au mois d'août, en France, à en croire les journaux, il ne se passe RIEN. Alors certes, le droit européen dérape, acquitte un bon père de famille qui séquestre sa fille au nom de l'Islam, Taslima Nasreen est trainée en justice par l'Inde, la ministre pakistanaise du tourisme est condamnée à mort par une fatwa pour s'être frottée à son moniteur de parachutisme, mais quand les journalistes de nos grands quotidiens prennent le temps de défendre une femme martyrisée, c'est, au choix, Laure Manaudou ou Cécilia Sarkozy. Et oui, c'est le feuilleton-scandale de l'été, Manaudou préfère son amoureux à son entraîneur, et elle se permet même d'être malpolie, et la première dame ose se faire porter pâle chez les Bush pour aller faire du shopping: aussitôt c'est l'empoignade dans les journaux d'opinion (qui portent bien leur nom pour une fois, et abandonnent toute velléité d'être des journaux d'idées...), chacun prend parti pour ou contre, et livre sa recette pour sortir de l'impasse. Et les ventes s'envolent. Laurent Joffrin, dans Libération, s'offre les deux coup sur coup, partant en croisade pour défendre ces femmes rebelles dont la liberté est paraît-il menacée. Je laisse passer un mouvement de colère, car même en vacance au bord de la mer, je n'ai pas envie de voir à la une de l'actu les pages sports - fussent-elles aquatiques - ni la rubrique people - même si la star est comme moi en vacances au bord de l'eau. Il y a quand même quelque chose à tirer de l'acharnement médiatique autour des deux capricieuses stars de l'été. Elles subissent la pression de l'opinion publique sur leur vie privée, et cette opinion se croit fondée à se mêler de ce qui ne la regarde pas car ces femmes, qui pourtant n'ont jamais été élues, ni ne sont les porte-parole d'une cause quelconque, sont paraît-il les représentantes de la France. Elles représentent la France. Voilà qui mérite le détour: comment diable peut-on représenter la France? Et comment […]
Si le bon sens est la chose du monde la mieux partagée, pourquoi n’accabler ici que les sarkozystes ? Les autres en ont leur part, je vous l’accorde, cependant il faut bien dire que, moins on aime réfléchir, plus on est conservateur. La paresse intellectuelle va de pair avec une instinctive réticence au progrès, et l’ordre établi par la Nature ou les traditions est un argument qui pèse son poids. Le proverbe - plein de bon sens, comme tous les proverbes, j’y reviendrai – qui connaît en ce moment son heure de gloire est « pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? » : c’est la chasse aux inutiles. Quand on veut passer le moins de temps possible à penser les problèmes de la société, on cherche un maximum de « lisibilité » - terme en vogue en politique – c’est-à-dire une simplification de toutes les subtilités qui ne paraissent pas absolument vitales. Effet spectaculaire de la flemme collective, qui laisse croire que notre cerveau est trop étriqué pour comprendre des schémas un temps soit peu adaptés à la complexité de la réalité. Cette fascination pour le simple, l’automatique, menace dangereusement d’immobilisme toute notre civilisation, bâtie au fil des siècles à force de nuances et d’ajustements pour la rendre la plus juste et humaine possible. La pente de la facilité n’est pas franchement facteur de progrès ; mais elle est séduisante. C’est ainsi qu’il est toujours mal vu de vouloir changer les habitudes bien ancrées des siècles de « on a toujours fait comme ça ». Les traditions, c’est comme les fonctionnaires, ça gagne du pouvoir à l’ancienneté : si elle est là depuis longtemps, on estime qu’elle a fait ses preuves, et on trouverait injuste de la remettre en cause. Or c’est justement cela, l’actualisation de la modernité : ne rien considérer comme intangible, interroger en permanence la pertinence des règles de la société. Mais, quand on propose un changement qui – en tant que tel – […]
"On connait la scie: trop d'intelligence nuit, la philosophie est un jargon inutile, il faut réserver la place du sentiment, de l'intuition, de
l'innocence, de la simplicité, l'art meurt de trop d'intellectualité, l'intelligence n'est pas une qualité d'artiste, les créateurs puissants sont des empiriques, l'oeuvre d'art échappe au système,
bref la cérébralité est stérile. On sait que la guerre contre l'intelligence se fait toujours au nom du bon sens."
R. Barthes, Mythologies.
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des idées, des réflexions qui croisent l'actualité des démocraties de part et d'autre de l'atlantique, la philosophie et la littérature, pour lutter contre tous les mouvements d'opinion liberticides et anti-démocrates.
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