Lundi 20 août 2007

Tout est français, c’est-à-dire haïssable au plus haut point. Français, pas parisien !
Rimbaud, lettre dite « du voyant »

Cette race importune, et qui partout foisonne, la race des gens du terroir, des gens du cru
Brassens

 
            La gauche a commis l’immense erreur de croire que présenter n’importe quel manche à balai à la présidentielle suffirait à battre la droite, tant on s’imagine que l’alternance est inscrite dans les gènes des français. Or, pour tenir bon face au raz-de-marée identitaire sans se laisser emporter, il aurait fallu une forte personnalité, au clair sur ses principes, décidé à donner la priorité à l’avenir plutôt qu’aux origines. On saura gré à Bayrou d’avoir su résister avec une grande sagesse et rester sur les positions qu’on pouvait attendre de lui, modérées. Ce qu’on aurait attendu d’une gauche vraiment à gauche, soucieuse de prendre ses distances avec la tentation nationaliste qui fait le fonds de commerce de la droite, c’aurait été d’emboîter le pas à Rimbaud et de mettre une fois pour toutes à la poubelle cette inepte fierté d’être né quelque part.
            La francitude est un fait, une série de droits et de devoirs évoluant au gré des lois et des constitutions, on l’est ou non, mais il n’existe pas de bon ou de mauvais français, pas plus que d’idée du Français en soi. Encore une fois, le monde des idée n’existe pas, et donc je ne vois pas bien où on va pêcher la définition de l’identité nationale. Elle est forcément fluctuante, puisqu’elle n’est rien d’autre que la réalité de la nation française, id est une somme d’individus qui ont leur passeport français. Qu’un français naisse, soit naturalisé ou meure, les contours de la nation se redessinent. Le ministère de Brice Hortefeux va avoir du boulot pour suivre l’évolution, sans compter que c’est un travail parfaitement inutile. Tiens en voilà des fonctionnaires dont on se passerait bien et sans douleur !
Quelle idée, dans un Etat plusieurs fois centenaire, absolument pas menacé dans son existence, de déterrer cette vieille lubie des pires heures de notre histoire, la peur que la nation française perde son âme. M’enfin ! Je croyais que depuis 1945, on en était revenu à la sage conception de Renan : la France est un désir, un projet commun, pas une racine. Que je sache, un être vivant avec des racines, c’est un arbre. Personnellement, bien que française, j’ai des pieds, et je me range dans le règne animal, catégorie nomade.
            Nomade, ça s’est décliné au fil de l’histoire en « Juif errant »; en « cosmopolite ». Tout ce qui attire la haine des plantes nationales, de tous ces Français « haïssables au plus haut point », comme dit Rimbaud, qui clament haut et fort leur fierté, et n’hésiteraient pas à rendre un culte à la nation – c'est-à-dire à eux-mêmes, ce qui est toujours agréable - si on les y encourageaient. Cette auto-célébration me paraît du plus mauvais goût, et des moins méritées. Je croyais que la différence entre l’Ancien Régime et la méritocratie c’était que dans notre système on ne pouvait se prévaloir que de nos actes, pas de notre naissance. Pourtant, dans ce patrimoine français que nous devrions honorer et respecter, il y a un certain Figaro qui clame « qu’avez-vous fait pour tant de gloire ? Vous donner la peine de naître, rien de plus ». Il y a une certaine nuit du 4 août, qui abolit l’idée de noblesse des origines.
 
            On croyait que la notion d’identité avait évolué depuis 1789, il n’en est pas beret-basque.jpg grand-chose. Aujourd’hui encore toute la province française méprise les parisiens, ces animaux qui prétendent que leur ville est juste une ville, pas une partie d’eux-mêmes. Et les parisiens snobent avec condescendance tous ces bérets, ces breiz-cola et ces bretzels, qui se proclament identité culturelle. A Paris on croit encore que la culture c’est des idées ; en province, on a promu n’importe quoi, pourvu qu’on ne le trouve pas ailleurs, de préférence si on peut en faire des tee-shirts et des bracelets. C’est quoi la basquitude ? Un béret, un foulard rouge et un autocollant 64 sur la voiture. Je ne sais pas si vous vous rendez compte qu’on peut être fier du numéro qu’on porte dans la liste alphabétique des départements français…
 
            Bref, pour faire vite, on naît corse, on est corse, alors que ce qu’on appelle un parisien en vérité c’est juste quelqu’un qui habite Paris. Boulevard de Magenta, dans le 10e , c’est pas une identité, c’est juste une adresse. Bien sûr, j’utilise des généralité pour faire comprendre deux points de vue sur la question de l’identité ; il est évident qu’il y a des gens qui habitent en Creuse et à qui il ne viendrait pas à l’esprit de l’indiquer si on leur demandait de définir leur identité. Un parisien est tout autant barcelonnais : à l’échelle française, Paris est l’emblème du cosmopolitisme, la ville de ceux qui aiment les villes en général. Dans cette perspective il est évident qu’on peut être parisien dans l’esprit et habiter Landivisiau, mais disons que c’est moins fréquent.
            Les autres villes de France se sentent lésées et même insultées d’être systématiquement mises dans le panier de la « province », avec toute la campagne, dans le schéma classique « Paris et le désert français ». Pourtant il faut bien dire qu’il y règne un état d’esprit qui n’a rien à voir avec l’assurance de la capitale. A Paris, la reconnaissance est acquise, il y a longtemps qu’on ne se bat plus pour épater le visiteur, alors qu’on ne peut pas passer deux jours à Montpellier sans qu’un local nous explique que la ligne 2 du tramway est la plus longue de France, bien plus que le ridicule réseau parisien dont on a pourtant tant parlé dans les journaux (tous vendus à la capitale etc), qu’elle est même beaucoup plus esthétique avec ses fleurs multicolores que nos horribles wagons. Comme si, en tant que parisien, on était comme un ambassadeur d’un pays lointain, personnellement en charge de défendre LE tram parisien. Je veux bien reconnaître au tramway un tas de qualité, il est pratique pour faire certains trajets, il ne pollue pas, mais bon, point trop n’en faut, je n’ai pas le sentiment qu’il fasse partie de mon identité.
 
            Cependant, pour être juste, on trouve aussi à Paris des manifestations tout-à-fait stupéfiantes du militantisme identitaire ; non pas lié aux origines, mais à des causes aussi inattendues que la promotion t-VP-logo.gif pseudo-culturelle d’un choix alimentaire ou sexuel. J’ai découvert il y a peu en tombant de ma chaise l’existence de la Veggie-Pride, la gay pride des végéta-riens, -liens, et autres défenseurs des droits des animaux. Un cortège de slogans plus ou moins pertinents, de peluches de carottes, photos de cadavres et banderoles plutôt elliptiques : « moins d’abattoirs = moins de guerres », comprenne qui pourra. Et tous ces militants d’excellente volonté de défiler, meuglant « 1ère, 2ème, 3ème génération, nous sommes tous des animaux », huant les fast-food des Halles, se plantant devant des lieux hautement symboliques comme la terrasse du restaurant « le pied de cochon », où de sympathiques futurs couples se faisaient du pied sous le plateau de fruits de mer, et d’innocents touristes se forçaient à avaler des escargots pour goûter à l’essence de la francitude.
            Et voilà que débarque ce cortège idiot qui les siffle, les traite de barbares et de bêtes sauvages. Mais que croient-ils, que les clients vont avoir une soudaine prise de conscience et renvoyer leurs huîtres pour commander des brocolis et des crêpes sans œufs ni lait ? (mais si, c’est possible, j’ai même récupéré la recette…) En tout cas, l’expérience cette fois-là n’a pas marché. C’est toujours étonnant de voir comment l’agressivité peut déchaîner la bêtise des gens : au restau les carnivores pris à partie abandonnèrent ni une ni deux leurs couverts pour se bâfrer à la main en poussant des cris de bêtes. Ceux qui avaient conservé le langage en avaient en revanche perdu toute trace d’intelligence : « mais les carottes aussi sont vivantes, vous êtes des meurtriers ! ». Bref, on a fait un grand pas en arrière dans le dialogue et la réflexion sur la condition animale, qui étaient pourtant la cause, parfaitement légitime, de cette manifestation.
            Le seul argument recevable, celui que j’entends au quotidien quand mes proches me somment de justifier mes choix alimentaires, celui de notre prétendue impérieuse Nature omnivore, n’a jamais été formulé. C’est dire le spectaculaire effet pervers de ce genre de manifestation : il coupe court à toute argumentation raisonnable, construit des barricades sur les frontières qui existent déjà entre les différents choix de vie, frontières qu’on ferait mieux de travailler à effacer au lieu de les exacerber. Les militants se remettent eux-mêmes dans la case toute-faite, étiquetée « doux dingue », dont quelques laïcs comme moi s’évertuent à longueur d’année à les sortir pour que les minorités soient réintégrées dans la société normale. Mais non, chaque particularisme voudrait pouvoir imposer son choix à ses voisins, c'est-à-dire se voir reconnu comme religion. J’ai beau croire à titre personnel qu’il est plus digne pour l’homme de ne pas vivre aux dépens des animaux, il y a pour moi une ligne rouge à ne pas franchir, c’est de vouloir légiférer sur ce qui relève de la vie privée : lutte contre le commerce des fourrures, du foie gras, des corridas, autant de causes que je défends au quotidien, mais que je voudrais pas voir institutionnalisées. Le dialogue de personne à personne est à la fois, à mon sens, plus apte que la loi à faire changer les mentalités, et plus respectueux de la liberté de conscience de chacun. On me dit que pour faire évoluer les mentalités il ne faut pas trop faire confiance à l’intelligence des « gens ». D’accord, mais comme ce conseil nous vient de nos amis dictateurs, fiers de leurs régimes plus efficaces et plus rapides que nos mastodontes démocratiques, je le crois disqualifié d’avance pour jouer quelque rôle que ce soit dans notre débat.
 
            Bien sûr, je comprends le sentiment qui pousse les marginaux, ou ceux qui se ressentent comme tels, à vouloir être reconnus par la société, malgré elle s’il le faut, surtout quand il s’agit de lutter contre des discriminations. Mais je ne peux m’empêcher de reculer devant l’appel à se coller joyeusement de nouvelles étoiles jaunes. Est-ce ainsi qu’on lutte pour les droits d’une minorité ? En faisant entrer dans le domaine du public, de la loi, ce qui relève strictement d’un choix personnel et privé ?
 
            Le vrai point sensible de cette question, c’est bien sûr la cause 1-4922029737.gif homosexuelle : bien comprise, elle consiste non pas à obliger l’Etat à reconnaitre des droits aux homos, mais plutôt à lui interdire totalement de prendre en compte la sexualité des citoyens, quelle qu’elle soit, dans le droit. L’officialisation d’une union par le mariage, les procédures d’adoption, pour ne parler que des deux principaux points de discrimination institutionnelle, ne sont pas des lubies de la communauté gay, ni une faveur que la nation pourrait choisir d’accorder comme gage de son ouverture d’esprit ; c’est une cause qui nous concerne tous, non comme individu mais comme citoyen, car elle est une lutte contre l’ingérence de l’Etat, intolérable dans une démocratie digne de ce nom, dans le domaine de la vie privée. N’importe quel démocrate devrait en être résolument solidaire, sans se demander ce qu’il pense à titre personnel de ce qui est bien ou mal en matière sexuelle : c’est précisément ce sur quoi la loi n’a pas droit de regard.
            Or, quelle est la position de la Gay Pride par rapport à ce combat nécessaire ? Cas d’école d’une manifestation semble-t-il dans le droit fil de ces revendications parfaitement légitimes, au point qu’être hostile à la gay pride, c’est être assimilé homophobe. Pourtant, je crois cette démonstrations de « visibilité » d’une minorité parfaitement contre-productive et même à contre-sens. Pas besoin d’avoir des grands-parents réacs pour imaginer que les images au JT de cette hystérie collective ne font pas progresser la tolérance dans les foyers. Moi-même je ne suis pas sûre qu’il soit bien sage de donner des enfants à élever à ces couples en rut qu’on voit s’agiter sur les chars…
            D’ailleurs ce n’est pas vraiment pour cela qu’ils militent, et c’est ce qui pose problème. La Gay Pride a un côté identitaire, elle implique qu’on reconnaisse une pratique sexuelle comme faisant partie, en première ligne, de la définition d’une communauté. Or, si on recherche la vraie et complète égalité des droits entre hétéro et homo sexuels, qui est un droit des citoyens et un devoir de l’Etat laïc et démocratique, (je précise bien laïc, car la l’origine de la séparation des pratiques sexuelles en autorisée/non autorisée est un héritage de la Bible qui n’a pas lieu d’être dans notre constitution), il faudrait non pas faire des opération de visibilité gay, mais plutôt exiger une stricte opacité de la vie privée, en particulier de la sexualité des citoyens. Le sexe (dans la mesure bien sûr où il ne nuit pas à l’un des partenaires) doit être et rester le temple de la vie privée, et c’est pourquoi il est scandaleux que les organismes en charge des adoptions, ou les procédures d’héritage, au nom de la nation, s’arrogent le droit d’en tenir compte et de les juger. Nous devons tous militer pour le droit de ne jamais avoir à justifier d’une sexualité conforme à la religion, ou à celle de la majorité, ou à quoi que ce soit d’autre, parce que c’est cette exigence de distance entre la loi et le privé qui est garante de nos libertés individuelles.
            Le principe même de la Gay Pride va donc dans le mauvais sens, en exhibant ce qui doit être personnel, intime, et certainement pas source de fierté sociale. En exacerbant les frontières pourtant totalement artificielles entre différentes pratiques sexuelles, on est conduit à des aberrations du genre de cet hôtel australien qui vient de se voir reconnaître le droit d’interdire son bar aux hétérosexuels. Une grande victoire pour l’apartheid, et une fois de plus ce sont les gays qui creusent leur tombe. Comment une démocratie peut-elle reconnaître le droit de ne pas vouloir vivre ensemble ? Appliquer différemment le droit en fonction de l’origine, de la « nature », de l’identité de ses citoyens ? Voilà pour moi une énigme absolument insoluble.
 
            Tout cela manifeste une dérive menaçante pour nos sociétés : habiter Paris, ne pas manger d’animaux, avoir des relations homosexuelles ; ce sont des choix, des goûts, mais certainement pas une fierté ni une part constitutive de mon identité intrinsèque. Je refuse qu’on me définisse, en m’essentialisant, française, végétarienne ou homosexuelle, ce sont des facilités de langage dont il faut garder présent à l’esprit qu’elles sont abusives. Ma propre personnalité, c’est plutôt tout ce trajet intellectuel qui m’y conduit et qui implique une façon de vivre au quotidien, beaucoup plus singulier et intéressant que les regroupements sous une étiquette commune, qui ne tient compte que de l’effet produit par des réflexions individuelles qui peuvent être très diverses. La seule identité qui vaille la peine qu’on s’y intéresse n’est pas une succession de cases, (camembert + béret + Descartes + Alsace-Lorraine = France) mais la complexité d’une ligne directrice qui articule ces différents éléments.
            L’identité nationale n’existe pas, pas plus que l’identité végétarienne ou gay : chacun la formule à sa manière, et les nuances qui se révèlent dans la conception que chacun s’en fait sont mille fois plus fécondes et démocratiques – puisqu’elles ouvrent au débat – que la pseudo-essence qu’un ministère prétend imposer à la nation. On peut être français, gay, végétarien, pour 1000 raisons différentes, parfois contradictoires d’un individu à l’autre. Et quand bien même elles seraient communes, quelle est la validité d’une communauté fondée sur des pratiques sexuelles ? Un régime commun ? Un lieu de naissance ? Les hommes ne gagnent-ils pas bien davantage à se réunir sous la bannière d’idées, de projets, de visions du monde, plutôt que d’une identité qu’on veut faire passer pour innée.
            Le seul militantisme qui vaille est le combat, au sein même des communautés, contre la passion identitaire qui agite certains leurs représentants. C’est, en fait, la corrosion de l’intérieur des communautés, ces tares de la démocratie qui flattent la tendance facile et paresseuse des hommes qui consiste à opposer des groupes les uns aux autres, sur des critères plus ou moins arbitraires, pour éviter d’avoir à faire l’effort de vivre avec ceux qui ne nous ressemblent pas.
Par Mathilde Argane - Publié dans : des idées
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Commentaires

Je suis ravie d'avoir découvert votre site, très structuré, intelligent et qui rejoint mes convictions. Une pensée critique affirmée, comme c'est plutôt rare, je retiens les coordonnées. Pour compléter votre argumentation sur l'identé nationale, je citerai Cioran: "une patrie c'est de la glu".
Commentaire n°1 posté par polly le 20/08/2007 à 21h25
Merci de vos encouragements, je médite l'idée de Cioran - pas mon philosophe préféré, mais malgré tout si vous me donniez les références de la citation j'irais y faire un tour, voir ce qu'on peut en tirer pour cette épineuse question de l'identité nationale... J'y replonge déjà dans l'article "Manaudou, C Sarkozy et Marianne". Bien à vous.
Commentaire n°2 posté par mathilde argane le 21/08/2007 à 12h46

Pense-bête

"On connait la scie: trop d'intelligence nuit, la philosophie est un jargon inutile, il faut réserver la place du sentiment, de l'intuition, de l'innocence, de la simplicité, l'art meurt de trop d'intellectualité, l'intelligence n'est pas une qualité d'artiste, les créateurs puissants sont des empiriques, l'oeuvre d'art échappe au système, bref la cérébralité est stérile. On sait que la guerre contre l'intelligence se fait toujours au nom du bon sens." 
R. Barthes, Mythologies.

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