Le sarkozysme est un ascétisme : c’est la conclusion à laquelle je suis arrivée quand, après des mois de matraquage médiatique autour des formules
« chocs » du candidat puis du gouvernement Sarkozy, je me suis replongé dans l’ouvrage culte de Max Weber, L’Ethique protestante et l’e
sprit du capitalisme. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le trop fameux concept de « valeur-travail », repris avec une certaine ambiguïté à droite comme à gauche
pendant la campagne. Or, il y avait au fond une immense différence entre les deux sens qu’on donnait à cette formule, assez douteuse au demeurant : Royal parlait plus exactement de la valeur
du travail, c’est-à-dire, de façon très traditionnelle, d’une juste rémunération des métiers. Une fois de plus, la candidate de gauche a remis à sa sauce sans bien la comprendre une notion lancée
par Sarkozy. Une fois n’est pas coutume, elle n’a pas contesté le fond du débat qu’on lui imposait, elle s’est efforcée d’y faire entendre sa voix. Pourtant, la « valeur-travail »
sarkozyste était un – sinon le– pilier de son programme, qu’il aurait fallu scier à la base au lieu de le valider comme allant de soi. On la retrouve partout, du « travailler plus pour
gagner plus », au « se lever tôt et travailler dur » qui constituent la profession de foi de cette nouvelle droite qui a réinvestit le champ de la méritocratie contre l’assistanat.
Au cœur de cette méritocratie, le Travail : mais attention, pas seulement l’emploi, car il y a de bon et de mauvais employés. Ce que sous-entendent ces formules, c’est qu’on est d’autant
plus méritant qu’on a travaillé dur, qu’on s’est donné du mal ; on n’est plus jugé au résultat, mais à l’effort, qui tend à devenir lui aussi une valeur en soi. Sale temps pour les génies,
les artistes, les intellectuels, les cerveaux qui ne transpirent pas en travaillant : les fanatiques du travail laborieux sont au pouvoir, et comptent bien faire que la France lève les
fesses de son fauteuil et s’agite plus ostensiblement.
Il est proprement stupéfiant que personne n’ai trouvé à redire à cette nouvelle morale du travail et de
l’effort : simplement parce que, enrobée par les conseillers en communication de Sarkozy, elle respire le bon sens. On en a oublié de protester qu’on a autre chose à faire de nos
vies que de s’user à la tâche ; maintenant, trop tard, celui qui ose dire que le travail n’est pas sa priorité est taxé, soit de fainéant, soit de parasite de la société. Instinct de survie
d’une partie de la France qui se sent menacée parce qu’elle travaille moins en temps (mais pas en productivité…) que ses voisins européens, sans parler des chinois ? En partie, certes ;
mais faire du Travail, en tant qu’activité pénible, une valeur en soi, va au-delà de ce bon sens économique. J’emboîte donc le pas à Max Weber en trouvant que la « valeur-travail »
sarkozyste a de sacrés relents religieux, et pas n’importe lesquels : aux racines de la réussite du système capitaliste, les protestants version ascétiques.
Il n’y a pas tellement à s’étonner que ces valeurs viennent de la droite : sur l’échiquier politique actuel,
la gauche dite modérée s’est résignée au capitalisme et s’efforce d’aménager ce principe économique avec un maximum de confort pour la société ; la droite, elle, poursuit le même but mais
reste séduite par l’idéologie de base, ce que Weber appelle « l’esprit du capitalisme », et qu’il définit grâce au fameux texte de Benjamin Franklin, « le temps c’est de
l’argent ». En substance, résume-t-il, le principe fondateur consiste en « l’obligation de gagner de l’argent, toujours plus d’argent, en proscrivant avec la dernière sévérité toute
jouissance immédiate ».
Que dit Sarkozy ? Travailler plus, non pas pour en profiter plus, mais pour
gagner plus. Le travail n’est plus un moyen de gagner sa vie, mais de gagner de l’argent et c’est très différent. Il devient ainsi un système fermé sur lui-même, une valeur en
soi : il ne s’agit pas de travailler pour se payer des vacances, mais pour obtenir une richesse qui est le signe extérieur qu’on a bien travaillé et qu’on mérite le respect de la société. Ce
serait un total contre-sens de prolonger le slogan par « gagner plus pour partir plus en vacances » ou « pour aller plus au cinéma », car ça n’est pas ça l’idée : le
travail-valeur est bon en soi, pas pour ce qu’il permet d’obtenir. D’ailleurs, ni dans la logique de l’esprit capitaliste, ni dans le programme du gouvernement, on ne parle de profiter de cette
argent qu’on gagne : il suffit de voir les deux réformes-phares de l’économie qu’on nous annonce : aide à l’emprunt pour investir dans un logement ; suppression des droits de
succession. Que les hédonistes calment leur impatience, on ne récoltera pas les fruits de notre labeur dans cette vie.
En plus de nous apprendre que le slogan qui a fait élire Sarkozy n’est pas si sympathique qu’on a pu le croire,
Weber explique en prime qu’il a déjà fait la preuve de son inefficacité. Et ça ne date pas d’hier : les mêmes causes produisant les mêmes effets, à la fin du XIX° les exploitants agricoles
convertis au capitalisme ont essayé, pour inciter les ouvriers à travailler plus longtemps, (créant ainsi plus de richesse, et donc de nouveaux emplois) de leur permettre de gagner plus d’argent
en augmentant les salaires à la tâche. C’est exactement dans le même esprit, bien que plus audacieux, que l’exonération des heures sup’ : on part du principe que l’appât du gain va pousser
les ouvriers à travailler plus longtemps. Echec total : plutôt que de travailler plus pour gagner plus, ils ont préféré travailler moins longtemps pour gagner la même chose :
« l’homme ne cherche pas « par nature » à gagner de l’argent et toujours davantage d’argent, conclut Weber, mais simplement à vivre, à vivre comme il a l’habitude de vivre et à
gagner ce qui lui est nécessaire pour cela ». On voit donc, dans cet exemple du XIX°, comme dans celui de l’usine Kronenbourg en juin dernier, que le diagnostique de la
« naturelle » passion de l’homme pour le travail et l’argent n’est en fait qu’une projection des pratiquants d’une certaine éthique du capitalisme dans laquelle ne se reconnaissent pas
tous nos concitoyens.
On est troublé de la pertinence des remarques de Weber, qui auraient été à leur place dans la bouche de la
candidate socialiste. Trop tard, mais elle pourra se rattraper bientôt, car en remontant le fil de l’histoire Weber annonce ce qui ne saurait tarder à venir à l’esprit du gouvernement :
comme la première méthode ne marchait pas, « on fut tenté d’avoir recours à la méthode exactement inverse : réduire les salaires afin de contraindre les ouvriers à travailler
davantage pour obtenir le même gain ». Bien que plus efficace, cette deuxième solution eut le désagréable inconvénient de dégrader les conditions de vie des ouvriers, et ne se
révéla finalement pas plus bénéfique en ce qui concerne la qualité du travail.
Ces quelques considérations auraient dû suffire à remettre en cause l’idée que le salut de notre économie passait
par « travailler plus ». Le pari de Sarkozy repose sur l’idée que l’augmentation globale de la masse de travail créera un cercle vertueux (on ne sait pas trop comment, la main invisible
sans doute…) qui à son tour produira du travail pour les chômeurs. Contrairement à ce qu’on nous a rabâché, ça n’a rien d’une idée nouvelle, c’est l’idée de base du capitalisme, et on a déjà vu
il y a plus d’un siècle que le système buggait dès la première étape. Travailler tous, la fameuse « pensée unique » de la gauche, n’est finalement pas si ridicule que
ça, en comparaison.
Mais revenons-en à l’inspiration religieuse de la valeur-travail. Dans le dogme catholique, le
travail est une punition, on y est contraint pour gagner son pain, mais en soi il n’a pas, précisément, de valeur. Si on n’y est pas obligé, il n’y a aucun intérêt à travailler. C’est une des
différences majeures avec le protestantisme : travailler devient un signe de soumission à Dieu, et la réussite de ses affaire le signe d’une possible élection divine. Dès lors il ne suffit
plus de travailler juste pour gagner de quoi vivre : il faut travailler pour travailler, parce qu’ainsi on expie quelque chose – le péché originel, entre autre – on souffre, et Dieu aime ça.
On ne consomme plus ce qu’on produit (car vivre dans le luxe, Dieu n’aime pas ça), on le garde, on le réinvestit, pour donner aux autres par sa réussite la preuve éclatante que Dieu est avec
nous. Le travail, la réussite, deviennent des valeurs en soi. Elles ne sont pas dirigées vers l’homme, vers son confort, mais vers Dieu.
Weber décrypte avec inquiétude le glissement de cette attitude religieuse, effectivement efficace économiquement,
vers un fonctionnement global de la société. Le système est devenu autonome, il a perdu son horizon religieux – aujourd’hui personne ne dirait qu’il travaille pour Dieu – mais il fonctionne mieux
que jamais. Avec les techniques actuelles nous pourrions ne travailler que quelques minutes par jour pour assurer notre subsistance ; mais nous continuons obstinément à nous tuer à la tâche,
car, enfin, « le travail c’est la santé », « ça forme le caractère », et tout un tas de vertus qui sont les avatars laïques de la grâce divine.
L’ascétisme est encore de mise dans ce capitalisme qui a perdu sa spiritualité : l’argent
sera épargné, préservé pour ses enfants – sans pour autant qu’on rêve qu’ils deviennent rentiers, ce qui serait le début d’une décadence certaine – investit dans l’immobilier. Et l’Etat
accompagne et encourage fiscalement cette course sans but ni raison vers toujours plus de travail et plus d’argent pour ne rien s’acheter qui augmente la qualité de notre vie, au lieu de nous
proposer plus de repos, de loisirs, de culture.