Mardi 21 août 2007
 
Le sarkozysme est un ascétisme : c’est la conclusion à laquelle je suis arrivée quand, après des mois de matraquage médiatique autour des formules « chocs » du candidat puis du gouvernement Sarkozy, je me suis replongé dans l’ouvrage culte de Max Weber, L’Ethique protestante et l’e Ethique-protestante-et-l-Esprit-du-capitalisme-L-Max-Weber--298408.jpg sprit du capitalisme. Ce qui m’a mis la puce à l’oreille, c’est le trop fameux concept de « valeur-travail », repris avec une certaine ambiguïté à droite comme à gauche pendant la campagne. Or, il y avait au fond une immense différence entre les deux sens qu’on donnait à cette formule, assez douteuse au demeurant : Royal parlait plus exactement de la valeur du travail, c’est-à-dire, de façon très traditionnelle, d’une juste rémunération des métiers. Une fois de plus, la candidate de gauche a remis à sa sauce sans bien la comprendre une notion lancée par Sarkozy. Une fois n’est pas coutume, elle n’a pas contesté le fond du débat qu’on lui imposait, elle s’est efforcée d’y faire entendre sa voix. Pourtant, la « valeur-travail » sarkozyste était un – sinon le– pilier de son programme, qu’il aurait fallu scier à la base au lieu de le valider comme allant de soi. On la retrouve partout, du « travailler plus pour gagner plus », au « se lever tôt et travailler dur » qui constituent la profession de foi de cette nouvelle droite qui a réinvestit le champ de la méritocratie contre l’assistanat. Au cœur de cette méritocratie, le Travail : mais attention, pas seulement l’emploi, car il y a de bon et de mauvais employés. Ce que sous-entendent ces formules, c’est qu’on est d’autant plus méritant qu’on a travaillé dur, qu’on s’est donné du mal ; on n’est plus jugé au résultat, mais à l’effort, qui tend à devenir lui aussi une valeur en soi. Sale temps pour les génies, les artistes, les intellectuels, les cerveaux qui ne transpirent pas en travaillant : les fanatiques du travail laborieux sont au pouvoir, et comptent bien faire que la France lève les fesses de son fauteuil et s’agite plus ostensiblement.
            Il est proprement stupéfiant que personne n’ai trouvé à redire à cette nouvelle morale du travail et de l’effort : simplement parce que, enrobée par les conseillers en communication de Sarkozy, elle respire le bon sens. On en a oublié de protester qu’on a autre chose à faire de nos vies que de s’user à la tâche ; maintenant, trop tard, celui qui ose dire que le travail n’est pas sa priorité est taxé, soit de fainéant, soit de parasite de la société. Instinct de survie d’une partie de la France qui se sent menacée parce qu’elle travaille moins en temps (mais pas en productivité…) que ses voisins européens, sans parler des chinois ? En partie, certes ; mais faire du Travail, en tant qu’activité pénible, une valeur en soi, va au-delà de ce bon sens économique. J’emboîte donc le pas à Max Weber en trouvant que la « valeur-travail » sarkozyste a de sacrés relents religieux, et pas n’importe lesquels : aux racines de la réussite du système capitaliste, les protestants version ascétiques.
 
            Il n’y a pas tellement à s’étonner que ces valeurs viennent de la droite : sur l’échiquier politique actuel, la gauche dite modérée s’est résignée au capitalisme et s’efforce d’aménager ce principe économique avec un maximum de confort pour la société ; la droite, elle, poursuit le même but mais reste séduite par l’idéologie de base, ce que Weber appelle « l’esprit du capitalisme », et qu’il définit grâce au fameux texte de Benjamin Franklin, « le temps c’est de l’argent ». En substance, résume-t-il, le principe fondateur consiste en « l’obligation de gagner de l’argent, toujours plus d’argent, en proscrivant avec la dernière sévérité toute jouissance immédiate ».
            Que dit Sarkozy ? Travailler plus, non pas pour en profiter plus, mais pour gagner plus. Le travail n’est plus un moyen de gagner sa vie, mais de gagner de l’argent et c’est très différent. Il devient ainsi un système fermé sur lui-même, une valeur en soi : il ne s’agit pas de travailler pour se payer des vacances, mais pour obtenir une richesse qui est le signe extérieur qu’on a bien travaillé et qu’on mérite le respect de la société. Ce serait un total contre-sens de prolonger le slogan par « gagner plus pour partir plus en vacances » ou « pour aller plus au cinéma », car ça n’est pas ça l’idée : le travail-valeur est bon en soi, pas pour ce qu’il permet d’obtenir. D’ailleurs, ni dans la logique de l’esprit capitaliste, ni dans le programme du gouvernement, on ne parle de profiter de cette argent qu’on gagne : il suffit de voir les deux réformes-phares de l’économie qu’on nous annonce : aide à l’emprunt pour investir dans un logement ; suppression des droits de succession. Que les hédonistes calment leur impatience, on ne récoltera pas les fruits de notre labeur dans cette vie.
 
            En plus de nous apprendre que le slogan qui a fait élire Sarkozy n’est pas si sympathique qu’on a pu le croire, Weber explique en prime qu’il a déjà fait la preuve de son inefficacité. Et ça ne date pas d’hier : les mêmes causes produisant les mêmes effets, à la fin du XIX° les exploitants agricoles convertis au capitalisme ont essayé, pour inciter les ouvriers à travailler plus longtemps, (créant ainsi plus de richesse, et donc de nouveaux emplois) de leur permettre de gagner plus d’argent en augmentant les salaires à la tâche. C’est exactement dans le même esprit, bien que plus audacieux, que l’exonération des heures sup’ : on part du principe que l’appât du gain va pousser les ouvriers à travailler plus longtemps. Echec total : plutôt que de travailler plus pour gagner plus, ils ont préféré travailler moins longtemps pour gagner la même chose : « l’homme ne cherche pas « par nature » à gagner de l’argent et toujours davantage d’argent, conclut Weber, mais simplement à vivre, à vivre comme il a l’habitude de vivre et à gagner ce qui lui est nécessaire pour cela ». On voit donc, dans cet exemple du XIX°, comme dans celui de l’usine Kronenbourg en juin dernier, que le diagnostique de la « naturelle » passion de l’homme pour le travail et l’argent n’est en fait qu’une projection des pratiquants d’une certaine éthique du capitalisme dans laquelle ne se reconnaissent pas tous nos concitoyens.
            On est troublé de la pertinence des remarques de Weber, qui auraient été à leur place dans la bouche de la candidate socialiste. Trop tard, mais elle pourra se rattraper bientôt, car en remontant le fil de l’histoire Weber annonce ce qui ne saurait tarder à venir à l’esprit du gouvernement : comme la première méthode ne marchait pas, « on fut tenté d’avoir recours à la méthode exactement inverse : réduire les salaires afin de contraindre les ouvriers à travailler davantage pour obtenir le même gain ». Bien que plus efficace, cette deuxième solution eut le désagréable inconvénient de dégrader les conditions de vie des ouvriers, et ne se révéla finalement pas plus bénéfique en ce qui concerne la qualité du travail.
            Ces quelques considérations auraient dû suffire à remettre en cause l’idée que le salut de notre économie passait par « travailler plus ». Le pari de Sarkozy repose sur l’idée que l’augmentation globale de la masse de travail créera un cercle vertueux (on ne sait pas trop comment, la main invisible sans doute…) qui à son tour produira du travail pour les chômeurs. Contrairement à ce qu’on nous a rabâché, ça n’a rien d’une idée nouvelle, c’est l’idée de base du capitalisme, et on a déjà vu il y a plus d’un siècle que le système buggait dès la première étape. Travailler tous, la fameuse « pensée unique » de la gauche, n’est finalement pas si ridicule que ça, en comparaison.
 
            Mais revenons-en à l’inspiration religieuse de la valeur-travail. Dans le dogme catholique, le travail est une punition, on y est contraint pour gagner son pain, mais en soi il n’a pas, précisément, de valeur. Si on n’y est pas obligé, il n’y a aucun intérêt à travailler. C’est une des différences majeures avec le protestantisme : travailler devient un signe de soumission à Dieu, et la réussite de ses affaire le signe d’une possible élection divine. Dès lors il ne suffit plus de travailler juste pour gagner de quoi vivre : il faut travailler pour travailler, parce qu’ainsi on expie quelque chose – le péché originel, entre autre – on souffre, et Dieu aime ça. On ne consomme plus ce qu’on produit (car vivre dans le luxe, Dieu n’aime pas ça), on le garde, on le réinvestit, pour donner aux autres par sa réussite la preuve éclatante que Dieu est avec nous. Le travail, la réussite, deviennent des valeurs en soi. Elles ne sont pas dirigées vers l’homme, vers son confort, mais vers Dieu.
            Weber décrypte avec inquiétude le glissement de cette attitude religieuse, effectivement efficace économiquement, vers un fonctionnement global de la société. Le système est devenu autonome, il a perdu son horizon religieux – aujourd’hui personne ne dirait qu’il travaille pour Dieu – mais il fonctionne mieux que jamais. Avec les techniques actuelles nous pourrions ne travailler que quelques minutes par jour pour assurer notre subsistance ; mais nous continuons obstinément à nous tuer à la tâche, car, enfin, « le travail c’est la santé », « ça forme le caractère », et tout un tas de vertus qui sont les avatars laïques de la grâce divine.
            L’ascétisme est encore de mise dans ce capitalisme qui a perdu sa spiritualité : l’argent sera épargné, préservé pour ses enfants – sans pour autant qu’on rêve qu’ils deviennent rentiers, ce qui serait le début d’une décadence certaine – investit dans l’immobilier. Et l’Etat accompagne et encourage fiscalement cette course sans but ni raison vers toujours plus de travail et plus d’argent pour ne rien s’acheter qui augmente la qualité de notre vie, au lieu de nous proposer plus de repos, de loisirs, de culture.
Par Mathilde Argane - Publié dans : des idées - Communauté : Unissons nous à gauche...
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Commentaires

A mon sens Sarkozy défend d'avantage le culte du résultat que celui de l'effort... XIX ème siècle était bien différent de notre siècle actuel tant sur le plan économique que social, l'exemple me parait de se fait assez mal choisi. Pour avoir déjà entendu Sarkozy se révéler finalement assez prochde de Mitterand notamment sur la méthode qui mène au succès en politique, notre ancien président ne travaillait que 7 heures par jour selon ses proches... Enfin, je termine sur cette suggestion, toute personne gagnant suffisamment bien sa vie peut toutefois si elle le souhaite mettre un terme à son activité professionnelle, ce qui permettrait de se fait à ceux qui sont de la nécessité de travailler et de se lever de pouvoir accéder à une promotion et ainsi relancer l'ascenseur social qui est en panne dans notre pays. Malgré l'amour pour la France qui est le mien, je dois malheureusement dire que sur ce plan le modèle anglo-saxon s'avère d'avantage efficace et juste à mon sens.
Commentaire n°1 posté par grégory le 23/08/2007 à 01h02
Il est indéniable que la campagne, ainsi que les premiers pas du quinquennat - notamment le discours d'entrée devant les ministres - ont été placé sous le signe du Travail, solution et valeur centrale dans le projet sarkozyste. Le travail, ce n'est pas la même chose que l'emploi: on n'est pas seulement dans un débat économique, dans lequel en effet les analyses de Weber seraient bien dépassées et déplacées, mais au coeur d'une question éthique. Là où je vous rejoins, c'est pour dire que le cultedu travail en tant qu'effort est bien lié à une valorisation du résultat, c'est à dire de la marque visible, observable, quantifiable, du travail. Ce qui, comme je le soulignais, marginalise les artistes, penseurs, intellectuels en général. Quand à la proximité de Sarkozy avec Mitterand, elle ne saurait s'appliquer que sur un plan personnel entre les deux hommes; ce qui m'interesse, cest ce que Sarkozy incarne comme changement de mentalité pour ses électeurs. Et de ce point de vue rien ne les relie. Enfin, que je sache, ni les anglais ni les américains n'ont un niveau de vie significativement supérieur à celui des français, qui leur permette massivement d'arreter de travailler avant la retraite. Je ne les crois pas moins touchés que nous par cet "Esprit du capitalisme", pour reprendre Weber (plus récemment cette théorie a d'ailleurs été validée par Hannah Arent) et la philosophie du travail comme salutaire et bénéfique en soi. Méfions-nous avant de nous servir de nos voisins comme contre-exemple idéalisé à notre système, qui doit être pensé avant d'être refondu à l'image d'un autre pas forcément meilleur...
Commentaire n°2 posté par mathilde argane le 23/08/2007 à 15h08
Selon moi ce qui n'est pas éthique ce n'est pas travailler trop mais travailler mal autrement la méthode prime sur la quantité et de ce point de vue la mis en valeur du résultat est vraiment une bonne chose. Je vous accorde un bon point pour la crainte suscité par la marginalisation des "têtes bien pensantes" mais selon moi elles se sont elles-même marginalisé en proposant des solutions trop simplistes telles que les 35 heures, simplistes tant sur la forme que sur le résultat. Quant à la mise en place de cette loi ... même si je reconnais que d'un point de vue social cela s'avère parfois être une bonne chose de pouvoir y recourir pour certains d'entre nous. Autre bon point oui tous les anglais ne sont pas en mesue d'arrêter de travailler avant la retraite, cependant il me semble vrai de dire que le nombre de rentiers dans ce pays doit être plus élevé que chez nous, le fait d'avoir affaire à un pays de propriétaires me parait y contribuer fortement. Toutefois mon propos était de souligner que si une personne a accumulé suffisamment de biens elle peut se permettre d'arrêter son projet professionnel car en effet, ceux qui ne s'arrêtent pas de travailler poursuivent un projet et ne travaillent pas pour le plaisir de l'argent. C'est cette notion d'effort, de projet, d'aventure, de goût de l'entreprise qui est en cause ici. Et qu'a mon sens Sarkozy à pris le partie de défendre. C'est le fondement du libéralisme dans le sens de disposer de sa capacité à agir et à être créatif. Cette liberté a un prix et selon moi ce prix semble être la solitude, en réponse à celle-ci le projet s'avère profondément rassurant et canalie les angoisses de chacun d'entre nous. Certains ainsi se conduisent de manière de plus en plus hédoniste et cela conduit à des comportements et une profonde volonté de s'accomplir et jouir à répetition en consommant de manière compulsive. Là est selon le pb du libéralisme mais c'est alors dans ce cas la responsabilité de chacun qu'il s'agit dès lors. Et j'ajouterais nos angoisses nous conduisent finalement à voir dans l'autre un compétiteur et donc à nous pousser à vouloir en faire plus toujours plus. Merci en tout cas pour votre réponse Mathilde, je ne suis malheureusement pas autant cultivé que vous, toutefois je puise mon savoir de ma propre réflexion ce qui semble allez dans le sens de ce que vous avez écris sur le bon sens. ;-)
Commentaire n°3 posté par grégory le 24/08/2007 à 01h44
Bravo pour cette fine analyse. Religion du travail, morale de l'effort. Le travail comme valeur en soi, le travail pour travailler, pour mériter d'exister, être reconnu, racheter on ne sait quoi, le péché originel ? C'est donc le degré zéro, un grand surf sur les peurs des concitoyens: quand ça ne va plus agitons-nous, excitons-nous, produisons, engraissons, faisons des réserves, et gare à celui qui dénonce cette frénésie, il sera conchié. Gloire à celui qui s'échine, peut importe le résultat, c'est un bon garçon, il œuvre pour nous. Bien entendu tout cela confine à la dictature. Tout le monde au pas. Tout le monde la boucle et bosse dure. Personne n'a compris que Sarkozy est l'agent du sombre destin. Oui il y a quelque chose de Diabolique chez ce monsieur. Ce qu'il fait n'apaise rien, complique tout, tend à amener plus de désordre. Tout ce qu'il dit ou fait est empreint de ce qu'il porte en lui: désordre, déchirement, peur, arrogance, autoritarisme, inauthenticité. Piaget disait qu'on transmet ce qu'on est.
Commentaire n°4 posté par Eric le 06/03/2009 à 22h05
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Commentaire n°5 posté par nursing dissertation le 17/10/2009 à 10h35

Pense-bête

"On connait la scie: trop d'intelligence nuit, la philosophie est un jargon inutile, il faut réserver la place du sentiment, de l'intuition, de l'innocence, de la simplicité, l'art meurt de trop d'intellectualité, l'intelligence n'est pas une qualité d'artiste, les créateurs puissants sont des empiriques, l'oeuvre d'art échappe au système, bref la cérébralité est stérile. On sait que la guerre contre l'intelligence se fait toujours au nom du bon sens." 
R. Barthes, Mythologies.

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