Partager l'article ! Beigbeder et Nelly Arcan: Frédéric Beigbeder, Au secours pardonNelly Arcan, Putain La lecture n'est évidemment jamais objective. Qua ...
Frédéric Beigbeder, Au secours pardon
Nelly Arcan, Putain
La lecture n'est évidemment jamais objective. Quand on lit beaucoup, on constate une double interférence entre l'ouvrage qu'on lit et ceux qu'on a lu. D'abord, on pense
bien sûr à tout ce qui est du domaine de l'intertextualité: les livres qui, dans l'histoire littéraire, par leur thème ou leur style, entrent en résonnance avec celui en cours de lecture. De
cette sorte d'écho on peut discuter avec ses amis, on peut tomber d'accord, car elle se trouve toute entière dans le texte et chacun peut la retrouver. Plus troublante, plus personnelle,
l'interférence se fait aussi, pour peu qu'on lise les livres les uns à la suite des autres, selon la chronologie que l'on a adoptée dans on programme de lecture. Et celle-ci n'a quasiment rien à
voir avec le contenu du livre: ce sont deux ouvrages pris ensembles sur les rayons d'une librairie, ou un prêté par un ami, l'autre trouvé dans la bibliothèque des parents, on pourrait multiplier
les combinaisons à l'infini. De cette facon des ouvrages se rencontrent qui n'auraient jamais eu rien à se dire par ailleurs, qu'un hasard presque total - si ce n'est le petit dénominateur commun
qu'est mon goût personnel qui me fait (é)lire ces deux là parmi la multitude de livres que je ne lirait jamais, parce que leur titre, leur presentation, leur langue... me sont rhédibitoires.
Tout ca pour dire que j'ai lu le dernier roman de Beigbeder et le livre-culte de Nelly Arcan l'un à la suite de l'autre. Au secours pardon m'a fait passer les sept
heures d'avion de Paris à Montréal - il y aurait tant à dire sur l'influence décisive qu'a le contexte de la lecture dans l'avion, dans ce nulle-part des airs, entre deux plateaux-repas, avec les
écrans muets diffusant Sheck III et les voisins de derrière flirtant et se racontant leurs vies. Arrivée à Montréal, le jour de la sortie du dernier et paraît-il excellent livre de la belle Nelly
Arcan, je me suis décidée après une longue hésitation à lire d'abord son roman le plus connu, Putain.
En terme d'intertextualité proprement littéraire, la première sorte dont je parlais tout à l'heure, j'opposerais plutôt Putain aux livres de Virginie
Despentes, notamment son récit de la prostitution vécue dans King Kong Theorie. Mais le motif omniprésent de l'inceste, ressassé pour être enfin excorcisé, ainsi que la proximité avec
laquelle j'ai lu les deux livres me l'a rattaché plus nettement à Beigbeder. Que ce soit par rapport à l'un ou à l'autre, la réputation sulfureuse de provocration qui auréole Putain me
paraît largement dépasser la portée réelle, ressentie, du récit. Sans mettre en cause le style envoûtant, incantatoire de Nelly Arcan, ses qualités littéraires toutes autres, son approche de
l'inceste n'a pas la violence saisissante de Beigbeder. Bien que le sexe entre un homme mûr et une toute jeune femme soit également présent chez les deux auteurs, parasité par une relation de
pouvoir et d'argent qui renvoie tout sentiment dans le champ indécent de la prostitution, chez Arcan l'inceste est tellement conscient et assumé, dans cette longue plainte liturgique, qu'il
en est comme neutralisé, impuissant à saisir le lecteur. Beigbeder n'a certes pas les qualités stylistiques de Nelly Arcan, mais sa maîtrise de la narration est totale, et contrairement à ce qui
a été dit, sa psychologie fine et interessante, dans sa stéréotypie même.
Quand à la provocation inherrente au thème de la prostitution (j'y reviendrai bientôt...), elle me paraît à la fois exagérée en soi - je ne crois pas que les lecteurs soient si
prudes - et surtout par rapport au contenu même du livre. L'héroîne de Nelly Arcan a 20ans, ce qui n'est certes pas vieux mais pas non plus indécent pour avoir des relations sexuelles, et de même
que pour le thème incestueux, les détails réalistes, les poils gris et le goût du sperme, sont si souvent mentionnés qu'ils entrent dans cette rhétorique incantatoire, exorcisante, religieuse, si
bien maîtrisée qu'elle est totalement efficace et renvoie loin du personnage tout le sordide de sa condition.
Decidemment, il faut relire le talent d'Arcan avec d'autres yeux que ceux qui cherchent la délicieuse provocation de Beigbeder. Elle est bien davantage dans la reflexivité,
le retour sur soi par l'écriture, le proprement littéraire, que le saisissant auteur d'Au Secours Pardon.
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