Mercredi 24 octobre 2007
Des images de corps flottants, des spectateurs plongés dans un épais brouillard et inondés de lumière, quelques malchanceux qui finissent la soirée dans l’ambulance : les premiers échos qui auréolent la dernière création de l’Autrichien Kurt Hentschläger suscitent autant la curiosité que la crainte, en un mot : la fascination. A tel point que Feed, créé en 2005 à la biennale de Venise a tourné depuis dans tous les grands festivals d’ats numériques : Sonar (Barcelone), Ars Electronica (Linz) et Elektra à Montréal. « Performance », « spectacle », « installation » : impossible de mettre un mot précis sur Feed.

De quoi s’agit-il? D’une expérience sensorielle de perte des repères perceptifs, sous l’effet de projections vidéos 3D, d’images, et de jeux de lumière stroboscopique : «C’est une sorte de ré-initialisation du cerveau, explique Kurt Hentschläger en riant de l’étonnement produit par sa formule, ça peut paraître fort mais en fait c’est assez excitant », le but étant de créer l’impression que « l’espace s’effondre ». Sylvain, qui a assisté au spectacle l’an passé, ne peut que décrire le flou dans lequel il a été plongé : « on a toujours les yeux ouverts mais le cerveau ne comprend plus ce qu’il voit ». Son voisin a vécu 20 minutes d’hallucination, un trip comparable, selon lui, à l’effet de champignons.

Sensations fortes
Mais les réactions peuvent être plus violentes : certaines personnes étant sensibles aux lumières stroboscopiques, les nausées et les pertes de consciences sont un risque à prendre. A tel point qu’une décharge de responsabilité est à signer à l’entrée : Sylvain, lui, en a fait l’expérience, et a passé toute une journée en observation à l‘hôpital après avoir perdu connaissance pendant la représentation. En souvenir, son bracelet d’hôpital trône sur la première page du site du festival Elektra, qui organise l’événement à Montréal. Mais avec le recul, il trouve l’histoire plutôt « drôle » et n’hésite pas à recommander le spectacle : « c’est une vraie expérience mentale, intense ».

Expérience mentale certes, mais aussi et surtout physique : pour une époque qui aspire de plus en plus à contrôler le corps, son apparence, son fonctionnement, l’idée qu’il puisse perdre des repères aussi essentiels que la perception de l’espace peut faire reculer les spectateurs. « Pour public curieux et audacieux », prévient le festival Elektra, qui le déconseille aux épileptiques, asthmatiques ou clostrophobes. Kurt Henchlager pense que cette mise en garde est nécessaire, mais qu’elle fausse l’approche du spectateur, D’un côté, certains peuvent être intimidés tandis que l’avertissement lui amène un public prêt à tout : « évidemment, ceux qui sont en recherche de sensations fortes sont attirés par ça». Mais, à l’entendre, l’expérience dépasse le simple frisson.

Un espace spécifiquement humain
En effet, à la base du projet de FEED est le désir de « créer un moment artificiel mais authentique », ainsi que l’artiste le présente. Il avoue s’interroger profondément sur les notions de naturel et d’artificiel, sur la place de l’art. «  J’ai beaucoup évolué dans ma façon de penser, dit-il; mon idée, aujourd’hui – mais ce n’est qu’une réponse momentanée - , est que tout ce qui existe dans le monde est par définition naturel. FEED, en ce sens, est aussi naturel. C’est un environnement naturel, créé par l’homme. » Par où l’artefact rejoint l’authentique, la réaction indiscutablement naturelle et biologique du corps.
Expérience, donc, scientifique, physique, mentale, philosophique... En réponse à la mode de l’authentiquement naturel, qui passe aussi bien par la télé-réalité que par la nourriture bio ou la médecine douce, Feed porte l’idée que l’art, l’artificiel, fait lui aussi partie du réel. Il en est même la part spécifiquement humaine.

FEED de Kurt Hentschlager, festival Elektra, à l’Usine C du 24 au 28 octobre 2007
Par Mathilde Argane
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Commentaires

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Commentaire n°1 posté par thomas le 25/10/2007 à 00h53

Pense-bête

"On connait la scie: trop d'intelligence nuit, la philosophie est un jargon inutile, il faut réserver la place du sentiment, de l'intuition, de l'innocence, de la simplicité, l'art meurt de trop d'intellectualité, l'intelligence n'est pas une qualité d'artiste, les créateurs puissants sont des empiriques, l'oeuvre d'art échappe au système, bref la cérébralité est stérile. On sait que la guerre contre l'intelligence se fait toujours au nom du bon sens." 
R. Barthes, Mythologies.

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