Samedi 3 novembre 2007
La tragédie du candidat

On a beaucoup dit que L’aube, le soir ou la nuit de Yasmina Reza était un livre sur Nicolas Sarkozy. Ayant suivi le nouveau Président de la République Française pendant toute sa campagne, elle en a gardé des pages d’impressions, de dialogues, de réflexions notées au fur et à mesure, sous les yeux de Sarkozy, sur ses petits cahiers d’écolière. On s’attendait à ce qu’elle révèle la face cachée de la présidentielle, et, de fait, on trouve bien dans son livre quelques passages savoureux, politiquement incorrects, sur le romantisme ridicule du candidat et sa fascination très nouveau-riche pour le luxe. On rit, on vérifie ce qu’on savait déjà, que les hommes politiques ne sont pas parfaits, qu’une campagne est une mise en scène où rien n’est spontané ni authentique.

Il y a tout ça dans le livre de Yasmina Reza, mais ça n’est pas son sujet. Ce qui l’intéresse, c’est « la politique comme mode d’existence » : comment un homme construit sa vie dans le cadre frénétique, aveuglant, d’une campagne dirigée vers l’objectif suprême de la victoire aux élections.
Le personnage Sarkozy est un acteur, qui interprète le rôle du candidat sur la scène de la campagne présidentielle, vaste pièce de théâtre mise en abyme par la dramaturge Reza. Un rôle préparé, concerté, déterminé par les sondages, co-écrit par Sarkozy et sa plume, Henri Guaino : ami, confident, double de l’ombre, l’auteur des discours de la campagne est une image de l’écrivaine, ce qui lui confère une place centrale.
Miroir critique, souvent mordante, Yasmina Reza n’a de cesse de dénoncer, face au binôme Guaino-Sarkozy, la futilité d’une vie menée avec pour seul objectif l’élection, qui masque comme un écran le but profond de leur hyperactivité : l’inquiétude de ne pas vivre.

Lucidité et illusions

« D’où vient cette déchirante propension à se sentir, au moindre ralentissement, écarté de la vie? » Nicolas Sarkozy incarne cette figure tragique qui fascine la dramaturge : l’homme luttant contre la machine infernale du temps pour échapper à la mort. Comme tous les héros tragiques, Sarkozy se trompe de combat : pour lui, la vie, c’est la campagne. La mort, l’hypothèse d’une défaite à la présidentielle. Il se débat et se disperse dans une frénésie d’action, de déplacements, de rencontres, pour échapper à « l’accablement de sa non-existence ». Le héros tragique, aveuglé par son projet, tel Œdipe réclamant lui-même le nom du meurtrier de Laïos, organise sa propre perte.
« Je dis, vous sacrifiez des instants qui ne reviendront jamais, vous brûlez des jours que vous ne connaîtrez jamais.
Il dit, oui. »
Il ne suffit pas à Yasmina Reza d’observer que la bataille menée par son personnage se joue contre lui, qu’elle est vaine et perdue d’avance; elle le lui révèle, et il en convient. Imaginez qu’au moment où Œdipe réclame à Tirésias le nom du meurtrier de Laïos, une petite voix lui ait dit que c’était lui; qu’il l’eût crue; mais que, n’ayant pas d’autre réponse à apporter à sa condition d’homme, il l’ait réclamé tout de même, en sachant qu’il se condamnait.
C’est un jeu radicalement cruel qu’a joué Yasmina Reza auprès de Sarkozy durant toute cette campagne : elle a été la petite voix qui lui murmurait à l’oreille : ce que tu fais est futile; tu n’échapperas pas à la mort. Pire, tu es en train de gâcher ta vie. « Il dit, oui ».
Sarkozy, tel que le montre Reza, s’est tout entier consacré à la conquête d’un moulin à vent; et il sait que c’en est un. Troublant de lucidité, il déclare à raison que, quoi qu’elle écrive sur lui, il en sortirait grandi : et en effet, le miroir que lui tend son personnage est d’une profondeur et d’une complexité telles qu’elles rendent fascinantes les faiblesses, la platitude, la superficialité de l’homme qu’on découvre au détour des anecdotes de son quotidien. La campagne qu’il mène pour la présidence de la République Française devient l’image d’un combat démesuré et existentiel pour la vie; mais dont on sait que la victoire sera paradoxalement une désillusion. La fin du combat, pour le personnage tragique, signifie la mort : c’est à l’entrée de l’Elysée que s’arrête le livre de Yasmina Reza. Tout le reste est politique.
Par Mathilde Argane - Publié dans : en lisant en écrivant - Communauté : Littérature
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"On connait la scie: trop d'intelligence nuit, la philosophie est un jargon inutile, il faut réserver la place du sentiment, de l'intuition, de l'innocence, de la simplicité, l'art meurt de trop d'intellectualité, l'intelligence n'est pas une qualité d'artiste, les créateurs puissants sont des empiriques, l'oeuvre d'art échappe au système, bref la cérébralité est stérile. On sait que la guerre contre l'intelligence se fait toujours au nom du bon sens." 
R. Barthes, Mythologies.

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